Les dossiers de l'Atelier

Spécial Etats-Unis : voiture communicante, Internet 2.0, scoop sur Skype...

Dans ce nouveau dossier spécial "Etats-Unis", le point sur les dernières tendances de la voiture communicante : communication de "voitures à voitures" ou de "route à voitures...

Interview de Georges Nahon, "spectateur engagé des nouvelles technologies au service de la mobilité et d’Internet."
Georges Nahon, Président de France Telecom R&D San Francicso, a accepté de partager avec l'Atelier sa vision de l'évolution des nouvelles technologies au coeur de la Silicon Valley. Spectateur...
L'automobile communicante : compagnon de la mobilité ou nécessité pour la sécurité routière ?
Le 12ème congrès annuel sur les systèmes de transports intelligents (salon ITS), qui s'est tenu à San Francisco du 6 au 10 novembre, annonce l'arrivée prochaine sur le marché de voitures vraiment...
Skype en vente en grande surface à Noël !
Plusieurs blogues - dont celui de Skype - avaient lancé la rumeur cet été, confirmée il y a un mois à l'Atelier par des sources internes à la société : Skype allait lancer dans la grande...
La gratuité : Saint Grall de l’Internet 2.0 ?
La Chambre de Commerce franco-américaine de San Francisco a organisé le 16 novembre à Palo Alto une table ronde réunissant des acteurs majeurs de ce qu’il est convenu maintenant d’appeler dans la...

Interview de Georges Nahon, "spectateur engagé des nouvelles technologies au service de la mobilité et d’Internet."

Par 02 décembre 2005

Georges Nahon, Président de France Telecom R&D San Francicso, a accepté de partager avec l'Atelier sa vision de l'évolution des nouvelles technologies au coeur de la Silicon Valley. Spectateur...

Georges Nahon, Président de France Telecom R&D San Francicso, a accepté de partager avec l'Atelier sa vision de l'évolution des nouvelles technologies au coeur de la Silicon Valley. Spectateur engagé, il l'est à plus d'un titre. D'abord parce que France Telecom R&D n'est pas simplement implanté dans la Silicon Valley pour faire de la veille technologique, comme quelques uns de ses concurrents. Ici, on fait du business développement, on dépose des brevets, on noue des partenariats stratégiques, et on accompagne tous les métiers de France Telecom pour une plus grande innovation.
Spectateur engagé, il l'est également à titre personnel, avec une carrière toute entière dédiée à l'innovation et aux nouvelles technologies. Du minitel, dont il a accompagné le développement, jusqu'à Internet et à ses deniers développements, notamment dans la téléphonie mobile, il a toujours été un observateur privilégié des grands mouvements technologiques qui transforment notre monde.

Georges Nahon, vous êtes depuis deux ans et demi président de France Telecom R&D San Francisco, mais vous suivez les nouvelles technologies depuis la télématique. Quel est votre parcours ?

Tout a commencé à la Direction des telecom de ce qui ne s'appelait pas encore France Telecom, au sein du programme télématique qui a accompagné le développement du Minitel . Période historique, qui a vu le développement de nouveaux business model pour un opérateur : la facturation pour compte de tiers (modèle du kiosque).

Dix années passionnantes, à développer ce modèle, à tenter de l'internationaliser, à s'occuper (déjà...) des problématiques de normes. Ensuite, 5 ans au Nouvel Observateur pour développer les usages du Minitel (3615 Money, premier service au monde de cours de bourse en temps réel, ou 3615 jobs pour les offres d'emploi par exemple). Et à poursuivre le développement international, avec l'ouverture d'un bureau à New York pour développer des offres sur PC.

Puis est venu le temps des autoroutes de l'information . Appelé par Microsoft pour travailler au sein de leur département Advanced technologies basé à Paris, je me suis d'abord concentré sur la télévision interactive. Mais Internet est très vite devenu la préoccupation numéro 1, avec des projets comme Marvel (devenu MSN...) ou Windows CE. Enfin, après 7 années chez Microsoft, France Telecom m'a confié la direction de l'équipe Net@too, en charge de développer des solutions à base d'Internet pour le Groupe : de l'intranet global de France Telecom (Intranoo, véritable épine dorsale de la communication de l'entreprise mais aussi des RH, des applications métiers, de l'accès au système d'information...), à des solutions très innovantes en matière de mobilité par exemple. Dés cette époque, les moteurs de recherche étaient apparu comme une des applications critiques, et les méthodes de knowledge management des pistes d'avenir devant être approfondies pour améliorer nos systèmes, mais aussi l'ensemble de la circulation et de la diffusion des connaissances dans l'entreprise.

Enfin, il y a deux ans et demi, j'ai été nommé président de notre équipe R&D de San Francisco.

Qu'est ce qui fait rêver les ingénieurs Telecom dans la Silicon Valley ?

Beaucoup de choses font rêver et donnent à réfléchir ici. Un des modèles qui nous inspire beaucoup est celui d'Apple . Il touche à la fascination des ingénieurs Telecom pour une certaine excellence, et notamment une excellence d'exécution . L'idée qui prévaut est que le téléphone marche toujours ! Il n'y a pas à « rebouter », ce qui n'est évidemment pas le cas pour un ordinateur « classique » ou Internet.

D'où d'ailleurs une certaine méfiance initiale pour Internet, avec un fonctionnement en mode « best effort » - au résultat jugé trop incertain. Le même raisonnement prévaut d'ailleurs pour la voix sur IP et sa qualité moyenne, voire mauvaise ! Pour autant, les opérateurs de Telecom ont finalement bien pris la mesure de l'Internet, particulièrement en Europe où ils sont presque partout leaders, notamment de la fourniture d'accès. Mais toujours avec ce souci quasi obsessionnel de la qualité de service.

Quel est le rôle de FT R&D à San Francisco ?

France Telecom est présent depuis 8 ans dans la Silicon Valley. Avec également une forte présence à Boston, FT R&D est impliqué depuis longtemps sur le territoire américain, très porteur d'innovations. Dans un marché très cyclique, une présence plus permanente, dénuée de sensibilité trop forte aux modes et aux fluctuations, nous permet de mieux nous positionner, en haut de cycle, mais aussi par anticipation de bas de cycle et en amorce de cycle, comme c'est le cas depuis prés d'un an ici.

Nous faisons ici beaucoup plus que de la veille. Notre objectif est de capter ce qui se fait de mieux pour pouvoir apporter de nouveaux produis et services aux clients du Groupe , à plus ou moins court terme. Nos équipes de chercheurs ici investissent tous les domaines, à l'image de ce que fait FT R&D par ailleurs : de la technologie bien sûr, mais aussi des usages sous toutes leurs formes, avec des profils marketing ou des sociologues.

Nous irriguons ensuite l'ensemble du Groupe de nos découvertes, de nos projets, des innovations que nous identifions. Et notre objectif est loin d'être uniquement technologique. Ce sont également les modes de gestion de l'entreprise, les modes de management, les façons d'innover que nous regardons et sur lesquelles nous tentons d'influer.

Pour ce faire, nous pratiquons beaucoup le transfert de connaissance (knowledge transfer). Cela permet d'infuser l'innovation au sein de tous les métiers du Groupe et participer de façon la plus continue possible à l'ensemble du processus de création de nouveaux produits. Une sorte d'innovation « sans couture » au sein de l'ensemble des différents laboratoires de FT R&D dans le monde et des métiers.

Notre processus, très proche du business développement , associe très étroitement tout l'écosystème de la Silicon Valley  : start-up bien sûr, grands entreprises, mais aussi bien sur les universités avec qui nous avons des partenariats très actifs.

 
En cette période de reprise forte de la création d'entreprise dans la Silicon Valley, ne craignez vous pas de voir vos plus brillants chercheurs partir tenter l'aventure ?

Bien sûr, mais c'est le jeu de la Silicon Valley. Nous avons cependant plusieurs raisons de ne pas nous inquiéter.

D'abord parce que nous essayions de fonctionner comme une start-up, en encourageant beaucoup la créativité de nos chercheurs. Ils nous présentent environ tous les mois des projets, souvent très orientés sur des usages. Ils ont une grande latitude sur ces travaux, et une bonne partie d'entre eux alimentent nos plans d'activités.

Ensuite, parce que nous ne nous interdisons pas d'accompagner les meilleures idées dans leur processus de création d'entreprise sur le mode de la spin off. Nous l'avons déjà fait avant l'explosion de la première bulle Internet et nous le referons certainement.

Enfin parce que nous offrons un environnement de recherche très stimulant et valorisant, notamment grâce au dépôt de brevets.

Internet dans la Silicon Valley en 2005 : les débuts d'Internet 2.0 ?

Absolument et à plus d'un titre. D'abord, la bulle a été maintenant digérée, et nous sommes à nouveau entrés dans un cycle d'innovation très fort et rapide. Malgré des fondamentaux économiques qui sont loin d'être aussi bons que lors du précédent cycle (notamment avec le prix du pétrole).

Cet Internet 2.0 a de nombreuses caractéristiques qui le distinguent de la précédente période, sur laquelle il capitalise pourtant beaucoup.

Il se développe sur une base de plus en plus solide d'internautes , qui se connectent de plus en plus avec du haut débit fixe, et sûrement bientôt mobile. Il y a donc des clients potentiels, disponibles, prêt à consommer ou ayant déjà consommé sur Internet. Nous sortons de la courbe d'apprentissage de l'Internet 1.0, ce qui conduit à revalider des modèles d'affaires de e-commerce qui avaient été balayés un peu vite par la bulle.

Les tickets d'entrée sont devenus très bas  : il y a une multitude d'outils disponibles pour les créateurs. Les technologies de l'open source (notamment des technologies LAMP - Linux-Apache-MySQL-PHP), qui atteignent une certaine maturité, font fortement baisser les coûts d'entrée. C'est évidement aussi le cas de l'ensemble des Web Services. Ces technologies créent par ailleurs un environnement collaboratif très créatif, porteur pour l'innovation. Par ailleurs, le coût des matériels a fortement baissé en rapport à des capacités en constante progression.

L'information est de plus en plus libre et circule de plus en plus facilement . Un des moteurs de cet Internet 2.0 est basé sur la liberté de circulation de l'information, permise notamment par l'émergence des blogues. Il y a encore très peu de temps, il était quasi impossible d'avoir accès aux réflexions les plus poussées des grands chercheurs ou des grands innovateurs. Aujourd'hui, nous y avons accès, et en temps réel, simplement en lisant leur blog ! Nous vivons de plus en plus dans un environnement d'information « persistante » .

L'innovation, grâce à ces nouveaux vecteurs, est en train de passer d'un mouvement linéaire ou itératif à un mouvement quasi chimique ! Dans cet environnement en pleine ébullition, l'implication des générations de l'Internet 1.0, aux côtés des nouveaux créateurs et chercheurs, est un fort atout. Il y a une vraie collaboration, y compris financière, de ces « ancêtres » de l'Internet dans ce nouveau cycle.

Les stratégies de sortie ont également changé . A l'introduction en bourse et ses milliards promis, les entrepreneurs préfèrent de beaucoup la revente de leur entreprise à un des géants de la Valley. Ils ne seront « que » millionnaires, mais bénéficieront d'une sortie rapide, et de synergies positives pour le développement de leurs produits. Pour les géants, au-delà de l'enrichissement rapide de leur offre, il s'agit d'une vraie stratégie nouvelle de recrutement de compétences, dans un monde où c'est une des ressources les plus rares.

Enfin, les business model basés sur la publicité - peu crédibles à l'époque de la bulle - sont aujourd'hui en train de démontrer leur validité. A l'image - et grâce - à Google.

Parlons de Google justement. La compagnie de Montain View semble être le fer de lance de cet Internet 2.0 qui se profile. Partagez-vous cette analyse ?

Google joue effectivement un rôle fondamental dans cet Internet 2.0. Il est un peu ce qu'à été Microsoft à ses débuts et aux débuts de l'Internet. Pour plusieurs raisons :

L'excellence d'exécution de leur technologie. Google est le moteur de recherche grand public de référence, et il marche à la perfection. Google : ça fonctionne ! Voilà de quoi plaire à un ingénieur Telecom...

Le maintien de leur avantage concurrentiel . Google est une des sources d'innovations de la Silicon Valley, même si toutes ces innovations ne sont pas encore monétisables. Ceci se fait au prix d'un investissement très important en R&D, notamment avec l'utilisation de la puissance des mathématiques dans toutes leurs composantes.

Google, par ses acquisitions et ses innovations donne un souffle considérable à l'ensemble de l'économie et des innovateurs de la région. Tout le monde veut monter une boîte qui sera rachetée par Google ou veut se faire embaucher par Google. Google génère de l'envie, de l'espoir, donc de l'initiative.

Ils ont prouvé qu'il y a un modèle de services gratuits financés par une publicité ciblée. Cela ouvre à tout ce secteur un potentiel énorme, au service d'un client qui sera de plus en plus satisfait du service rendu.

Et, en tant qu'observateur privilégié du monde des Telecom, que pensez de Skype et de son rachat par eBay?

La voix sur IP n'est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est la voix sur IP avec le haut débit pour les particuliers . L'utilisateur est toujours connecté, et retrouve ainsi une expérience qui s'approche de celle du téléphone classique. Le service est toujours disponible. La qualité de service est évidemment encore limitée, avec des coupures, des interruptions....En ce sens, les opérateurs de Telecom peuvent tout à fait faire face, avec un service de grande qualité. Mais il y a bien concurrence avec les services plus classiques. L'arrivée de Skype illustre bien les changements de business model de ce secteur. Avec un aspect P2P qui intrigue encore un peu (avec ce qu'il a encore de sulfureux...) et probablement pas mal d'idées dans les cartons de Skype et de l'écosystème qui se crée autour, pour laquelle la voix n'est probablement qu'une application.

De ce point de vue , l'achat par eBay fait sens . eBay va pouvoir apporter une vraie valeur ajoutée à son service. Est-ce trop cher payé ? Difficile à dire aujourd'hui. Les analystes ont pénalisé Yahoo! pour l'achat d'Overture. Or cet achat a permis à Yahoo ! de sortir des « griffes » de Google, et de conforter son modèle économique. Le plus surprenant ici, c'est bien plutôt l'absence d'annonce majeure d'Amazon depuis quelques temps...

Quant à savoir si les opérateurs doivent se méfier  ? L'avenir le dira. Il y a aujourd'hui une vraie place pour un service de qualité. Vonage (autre opérateur important de voix sur IP) a été mis en cause parce qu'il ne pouvait pas proposer de service d'urgence à ses abonnés, ce qui aurait causé le décès d'une femme aux USA. Et il ne faut pas oublier que dans beaucoup de pays les Telecom sont encore un secteur régulé, sur lequel tout n'est pas autorisé. Et il faut sérieusement se poser la question de savoir si un service « non régulé » est vraiment créateur de richesses pour un pays. Les Etats-Unis ou le Royaume-Uni nous offrent de sérieux contre exemples.

Comment voyez-vous la problématique de la mobilité aux Etats-Unis ?

Tout d'abord en matière de téléphonie mobile les Etats-Unis sont très clairement en retard par rapport à l'Europe ou à l'Asie : en qualité de service, en matière d'usages ou de déploiement des technologies de pointe. Mais on commence à assister à un revirement de situation. Parce qu'il y a des regroupements dans le secteur, que des MVNO (opérateurs virtuels de téléphonie mobile) se lancent et que du haut débit mobile (Edge par SBC ou 3G par Verizon) devient disponible. Pour autant, les usages évoluent peu.

Les américains utilisent la voix, peu le SMS, et n'écoutent que peu de musique sur leurs mobiles. Ceci pourrait changer avec l'arrivée de nouveaux acteurs, comme l'industrie d'Hollywood, mais aussi Google, Yahoo !, MSN qui veulent proposer leurs services. De même, de nombreuses start-up se créent pour proposer des services, notamment autour de la géolocalisation, avec ou sans GPS. Pour le moment, tous ces nouveaux services sont dépendants du bon vouloir des opérateurs, seuls à même de les distribuer.

Les changements sont plus nets en matière d'accès wireless à Internet , avec un positionnement intéressant des opérateurs. La carte 3G de Verizon permet d'être connecté en permanence, et de ne plus dépendre du WiFi en situation de mobilité. Nous ne sommes pas encore - vu les prix - sur des technologies grand public, mais nous en approchons. Et les opérateurs ont ici une vraie carte à jouer, en garantissant du moyen haut débit constant sans coupure, ce que ne permet pas le WiFi. On en est donc probablement encore au tout début du déploiement de ce type de solutions. Et le WiMax n'offre pas encore d'alternative crédible : l'infrastructure est loin d'être déployé, et il faudra un peu de temps avant que les utilisateurs soient équipés, malgré la décision d'Intel d'embarquer cette technologie. La masse critique est loin d'être atteinte.

Et 2006 ?

2006 sera une année très importante. Elle confirmera ou infirmera le modèle de l'Internet 2.0. On peut penser aujourd'hui qu'elle se fera dans le prolongement de 2005. Avec de fortes incertitudes macro-économiques et géostratégiques, qui pèsent indéniablement sur le secteur. Et très vraisemblablement le retour sur le devant de la scène d'un acteur majeur comme Microsoft.

Propos recueillis à San Francisco par Dominique Piotet, pour l'Atelier

(Atelier groupe BNP Paribas - 02/12/05)

Titre inspiré du titre du livre d'entretiens avec Raymond Aron, « Le spectateur engagé », Jean-Louis Missika, Dominique Wolton, 1981, Fallois

Mentions légales © L’Atelier BNP Paribas